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Entrepreneures : les investisseurs ont encore des préjugés

19/06/2017
Charline Goutal, cofondatrice de Ma P’tite Culotte
Afin de gagner en crédibilité, les startuppeuses doivent souvent adapter leur attitude et leur discours face au milieu très masculin de l’investissement.

Une nouvelle génération de startuppeuses émerge. «  Les moins de 30 ans entretiennent un rapport décomplexé à l’argent et au business, ont été formées à l’entrepreneuriat et y voient un moyen de réussir dans la vie », résume Séverine Le Loarne, professeure à Grenoble Ecole de Management, titulaire de la chaire Femmes et renouveau économique.

Pourtant, les difficultés que les femmes éprouvent à trouver des financements pour créer et développer leur start-up persistent. Même si elles lèvent de plus en plus de fonds, l’écart avec les hommes reste toujours important. Le baromètre StartHer KPMG fixe le ticket moyen des start-up dirigées par des femmes à 1,8 million d’euros, ce qui est deux fois moins élevé que celui des start-up dirigées par des hommes.

Business plan trop réalistes

Alors les femmes manqueraient-elles d’ambition ? « Certainement pas, assure Florence Richardson, coprésidente de Femmes Business Angels. Lorsqu’elles sont à la tête d’une entreprise à caractère innovant, elles entretiennent les mêmes ambitions que les hommes. Mais souvent leurs business plans sont trop réalistes et ne font pas assez rêver. » Séverine Le Loarne abonde en ce sens, conseillant de se concentrer sur la proposition de valeur de l’entreprise plutôt que de tout centrer sur le produit.

La coprésidente de Femmes Business Angels regrette par ailleurs qu’encore trop peu de femmes intègrent des écoles d’ingénieurs, sésame pour intégrer l’équipe fondatrice de start-up innovantes. Elle remarque un penchant naturel pour des secteurs d’activité « genrés », tels que le social, la mode ou la puériculture, qui nécessitent moins de capitaux et représentent aussi moins de potentiel aux yeux des investisseurs.

Un milieu masculin

Une frilosité que confirme Charline Goutal, cofondatrice de Ma P’tite Culotte. Après s’être lancée sur fonds propres en 2013, l’entrepreneuse a été sélectionnée par Réseau Entreprendre. Pourtant adoubée, elle n’a pas réussi à décrocher le prêt bancaire obligatoire pour obtenir le prêt d’honneur du réseau. « Les banquiers arguaient que la vente de lingerie made in France sur Internet n’était pas assez rentable, assure-t-elle. C’est un milieu très masculin et nos produits et notre positionnement ne parlaient pas à nos interlocuteurs. »

Réseau Entreprendre a finalement accepté de faire une entorse exceptionnelle à son règlement en accordant un prêt d’honneur à Charline Goutal. Mais, par la suite, l’entrepreneuse a eu bien du mal à convaincre des investisseurs de miser sur sa marque de lingerie.

La jeune femme a éprouvé d’autant plus de difficultés que de nombreux rendez-vous ont pris une tournure qu’elle n’attendait pas, dérivant du business à la séduction. « Peu de femmes osent en parler par peur de se forger une mauvaise réputation, mais ce n’est pas rare, révèle-t-elle, avouant également avoir subi du harcèlement. Je dois poser des barrières très tôt, m’astreindre à ne pas jouer sur l’émotionnel pour parler de ma marque. Je me suis forcée à être froide et moins féminine pour éviter les réflexions malsaines, ce qui rend les discussions plus difficiles. »

Une alchimie difficile à créer

Toutes les startuppeuses ne connaissent pas ce genre de situations ambiguës. Mais beaucoup relèvent que l’alchimie avec les investisseurs est difficile à créer. « La culture masculine favorise les discussions informelles et génère plus rapidement une relation de proximité », souligne Marjolaine Grondin. La cofondatrice de Jam note une attitude « paternaliste » de certains investisseurs au premier abord, qui la force à démontrer sa solidité et sa détermination. Ce comportement, Florence Richardson l’explique par la concentration masculine et la moyenne d’âge relativement élevée des investisseurs. « Ce décalage peut s’exprimer sur le mode de la condescendance », constate-t-elle tout en assurant que l’entrepreneuriat féminin ne trouvera vraiment son essor que lorsque le milieu des business angels se féminisera davantage.

Laetitia Gazel Anthoine, fondatrice de Connecthings : « Etre une femme à la tête d'un projet ambitieux dans le secteur très masculin de la tech dénote peut parfois déranger ou faire peur. Nous sommes une minoritéJe n'ai travaillé qu'avec des venture capitalists expérimentés, mais je suis persuadée qu'il existe un biais inconscient chez les jeunes analystes qui ont peu d'expérience du secteur. »

Photo : Charline Goutal, cofondatrice de Ma P’tite Culotte. - Photo Marta Nascimento/réa

Ariane Gaudefroy, Les Echos