Financement

ICO : c'est quoi, cette nouvelle manière de lever des fonds ?

09/02/2018
Comment financer l'ICO pour les entrepreneurs ?
INTERVIEW // En 2017, les Initial Coin Offering (ICO) ont explosé. Cette nouvelle manière de lever des fonds, en cypto-monnaies, intéresse de plus en plus d’entrepreneurs. Mais attention, elle n’est pas à la portée de tout le monde pour autant. Décryptage avec le cofondateur d’ICOMentor.

En 2017, 4 milliards de dollars ont été levés en crypto-monnaies, à travers des Initial Coin Offering (ICO), selon le cabinet de conseil EY. Ce nouveau type de levées de fonds consiste à émettre non pas des actions mais des “tokens”, soit des jetons qui seront ensuite échangeables contre un service. Cela vous paraît obscur ? Clément Jeanneau, cofondateur d'ICOMentor et de Blockchain Partner, vous explique.

Concrètement, une ICO, c’est quoi ?

Clément Jeanneau : C’est une méthode de levée de fonds, qui fonctionne via l'émission d’actifs numériques appelée tokens, échangeables contre des cryptomonnaies durant la phase de démarrage d’un projet. Les tokens sont émis et échangés grâce à la technologie blockchain.

Encore plus concrètement ?

Voici un exemple, un peu simpliste, mais qui décrit le processus. Une nouvelle compagnie d’aviation se lance, et décide d’émettre des tokens qui s’apparentent en fait aux Miles, dont vous connaissez le principe. La compagnie crée tout d’abord un “white paper” qui décrit son projet en détail. Si, de votre côté, vous croyez à ce projet et souhaitez le financer, vous pourrez acquérir ces tokens/miles. Ces derniers ne sont achetables qu’en crypto-monnaie, le plus souvent de l’Ether, car la majorité des ICO se déroulent sur la blockchain Ethereum.

Une fois que vous aurez acquis un ou plusieurs tokens, vous aurez plusieurs choix. Vous pourrez par exemple les utiliser au moment où la compagnie lancera son service et vous faire un week-end à New-York. Ou vous pourrez les conserver, et attendre qu’ils prennent de la valeur avec le développement de l’entreprise. Quoi qu’il en soit, vous êtes libre de les utiliser ou de les vendre à tout moment.

Contrairement aux investisseurs et actionnaires classiques, les personnes qui financent une ICO en achetant des tokens n’ont pas directement leur mot à dire sur la stratégie de l’entreprise… Pourquoi donc y participer ?

Les tokens donnent le plus souvent un droit d’utilisation du service. L’avantage d’acquérir ce droit lors d’une ICO est que les tokens ne coûtent pas cher, puisque nous sommes au début du projet (d’où l’appellation "Initial” Coin Offering). Il est donc possible d'en acquérir soit pour les utiliser à l'avenir, soit dans une perspective de spéculation. Les tokens sont en outre extrêmement liquides, puisqu’ils s’échangent en pair à pair sur des plateformes.

Pour le moment, les ICO ne sont pas encadrées par les régulateurs… Donc si l’entrepreneur que l’on a financé disparaît du jour au lendemain, notre investissement part en poussière. Comment se protéger ?

Le premier conseil que l’on donne est de se renseigner sur les membres de l’équipe, avant même de regarder le projet en détail. Qui sont-ils, viennent-ils du domaine des crypto-monnaies, ont-ils une expérience dans le secteur qu’ils veulent aborder… Si vous entendez parler d’un projet qui veut améliorer l’éducation par la blockchain et que les membres ne viennent ni du domaine de l’éducation, ni de la blockchain, c’est mal parti…

Il faut en outre lire attentivement le white paper et être très prudents vis-à-vis de ceux qui promettent monts et merveilles. Ensuite, parlez-en à la communauté sur des sites comme Bitcointalk ou CryptoFR . Et surtout, ne faites jamais confiance à ce qu’une seule personne vous dit. Multipliez vos sources !

Et pour les entrepreneurs, quel intérêt de se tourner vers une ICO plutôt que vers une levée de fonds classique ?

Les business angels et les fonds de capital-risque, il faut les trouver, aller les voir, réussir à les convaincre… On sait en outre qu’on ne peut pas espérer les mêmes montants si on est aux Etats-Unis qu’ailleurs. Avec une ICO, on touche plus facilement les gens, et une startup en Afrique peut lever autant qu’une startup de la Silicon Valley.

Qui plus est, les "investisseurs" deviendront eux-mêmes utilisateurs du projet grâce aux tokens qu'ils détiennent. Cela crée donc de fait une communauté d'early-adopters et d’ambassadeurs. Mais attention, l’ICO n’est pas une méthode de levée de fonds comme les autres…

C’est-à-dire ?

Il faut que l’émission de token ne soit pas inventée pour l’ICO, mais soit réellement nécessaire au fonctionnement du projet pour que cela fonctionne. Par exemple, le projet Filecoin permettra de louer de l'espace de stockage libre sur son ordinateur à un autre individu ou une entreprise, en échange de tokens, et inversement, d'acheter à moindre coût de l’espace libre en échange de tokens. Sans tokens, impossible d'utiliser le service, qui fonctionnera sans autorité centrale.

A quoi les entrepreneurs souhaitant faire une ICO doivent-ils se préparer ?

Tout d’abord, il faut comprendre que la plupart des entrepreneurs n’ont pas d'intérêt à faire une ICO. Beaucoup viennent nous voir en disant qu’ils veulent se lancer, parce qu’ils en ont entendu parler et que ça a l’air facile. On leur explique alors que, même dans le monde des crypto-monnaies, on ne lève pas de l’argent en claquant des doigts.

Une ICO demande beaucoup de travail en amont. Il faut que le white paper soit très complet et réaliste, il faut développer les smart contracts (des programmes autonomes qui exécutent les transactions, ndlr), auditer le code informatique pour s’assurer une bonne sécurité, s’occuper de la partie juridique, réglementaire et fiscale… Mais aussi mettre l’accent sur la communication et le marketing, car si personne n’a entendu parler de votre projet, personne n’achètera vos tokens !

Combien de temps dure une ICO ?

L’opération en elle-même peut durer 30 secondes, comme deux mois, ou plus ! Il n’y a pas de durée minimale ou maximale. Les meneurs de projets décident s’ils veulent se donner un objectif de montant ou une durée limitée.

Et combien cela coûte-t-il ?

Si vous n’avez pas de développeurs blockchain en interne, comptez au moins 150.000 euros pour une ICO réussie, pour financer, outre le développement technique, les audits de sécurité du code, les parties réglementaires et fiscales, la communication autour du projet, etc.

Selon le rapport d’EY, 84% des projets qui ont fait des ICO n’en sont qu’au stade de l’idée… Comment s’assurer du soutien de ses “investisseurs” tout au long de son développement ?

Le travail en aval est primordial ! Après l’ICO, il faut continuer à animer la communauté, à échanger avec elle, à la tenir au courant de l’avancée du projet… Car s’ils sont déçus et vendent les tokens, tout peut s’écrouler.

Les cours des crypto-monnaies sont très volatils, conserver ses fonds sous cette forme n’est-il pas dangereux ?

Nous conseillons de convertir une partie des fonds reçus pour les sécuriser. Après, c’est une question d’arbitrage… Ne rien convertir revient en effet à prendre le risque que les cours s’effondrent. Mais les personnes qui se lancent dans une ICO sont normalement celles qui croient aux technologies blockchain, donc font confiance aux crypto-monnaies.

De nombreux acteurs, y compris les régulateurs, parlent de bulle…

En 2017, les ICO se sont développées de façon extravagante, et certains projets ont levé des montants totalement décorrélés de leurs besoins. Le slogan de 2018 est “bas les masques !” car on va maintenant voir s’ils délivrent bien ce qu’ils avaient promis. Est-ce qu’il y a des bulles ? Sans doute. Mais le plus important n’est pas là. Le plus révolutionnaire, c’est le marché des tokens qui a le potentiel de bouleverser la façon dont l’économie fonctionne, de faire émerger de nouveaux champions, avec de nouvelles stratégies et de nouveaux écosystèmes. Et là, la France a une opportunité à saisir. A nous de ne pas la laisser passer, comme nous l’avons fait pour le web et l’intelligence artificielle.

 

Déborah Loye, Les Echos
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